L’Antre

Longueur/largeur int : 637/502 cm
Hauteur int max : 432 cm
Hauteur int min : 366 m
Altitude : 1 698m
Surface : 31,9 m2
Matériaux utilisés : bois et tiges filetées
Techniques de construction remarquables : plancher drainant et architecture troglodyte

Tapi dans les entrailles d’une montagne des Alpes du Sud, l’Antre se fait discret. Les lignes courbes qui entourent sa façade de bois sombre semblent avoir été sculptées dans la roche. Hybridation entre le minéral et le végétal, cet abrume oscille entre grotte aménagée et architecture sauvage.

L’Antre — illustration 1

LA CABANE COMME TÉMOIN D’UN TERRITOIRE

Chaque abrume nous conte l’histoire d’un territoire. L’Antre témoigne à sa manière des transformations qu’a connues la région environnante. Il s’agit d’un refuge naturel situé dans les profondeurs d’une montagne au cœur d’un anticlinal, une formation géologique convexe en dôme. Autrefois utilisé par les bergers qui s’y protégeaient avec leurs trou- peaux, il a eu de nombreux occupants différents. Pour comprendre son passé, il faut changer d’échelle et s’intéresser à celui de la vallée. Jusqu’à la Révolution française, les terres appar- tiennent au Clergé et à la Noblesse, et sont laissées aux bergers en échange de fumier et de fromages. Après 1789, elles sont redistribuées ou récupérées par les communes, et la vallée est défrichée pour créer de nouvelles zones de pâturage. Mais la disparition des arbres va entraîner des inondations et des glissements de terrain dévastateurs. À la fin du xixe siècle, face aux dégâts provoqués par le pastoralisme, l’État décide de reboiser le territoire par l’intermédiaire de l’administration des Eaux et Forêts. Il crée par la même occasion un vaste réseau de sentiers, qui deviendront un siècle plus tard des itinéraires de randonnée.

L’Antre appartient à cette histoire. En 1911, les ouvriers chargés de replanter des arbres aménagent et agrandissent ce refuge naturel pour y dormir pendant le chantier. Ils ajoutent une façade en mélèze pour le fermer et le protéger des intempéries. Après la réouverture de la vallée au pastoralisme dans les années 1960, cet extraordinaire abri redevient une cabane de bergers. Aujourd’hui principalement utilisé par une association de chasseurs, il est ouvert aux randonneurs et randonneuses qui souhaitent découvrir cette vallée splendide.

UNE GROTTE RENDUE HOSPITALIÈRE

L’intérieur de l’Antre surprend d’abord par sa hauteur : plus de quatre mètres. En face de l’entrée, deux longues estrades en bois traversent la grotte dans toute sa largeur. Renforcé par un mât central et équipé d’une échelle, ce lit superposé pour ogres des montagnes peut accueillir une bonne quarantaine de personnes à taille humaine, entre une barrière de protection d’un côté et la paroi rocheuse de l’autre. Une table et des assises composent un espace salle à manger sur la droite. Le poêle est placé sur une plaque de métal au centre, son tuyau en Inox transperçant la façade d’entrée pour évacuer la fumée.

Puisqu’il est difficile de percer la roche, tout a été conçu pour minimiser le nombre des interventions. Les poteaux et les poutres ont été surdimensionnés pour réduire leur nombre et augmenter leur portée. Seul le mât central traverse la cavité de bas en haut. Sur la gauche, des objets sont suspendus à l’aide de crochets métalliques reliés à une longue tige filetée, un matériau intéressant pour sa résistance et pour son mode d’ancrage, puisqu’il peut être scellé à l’aide d’une résine dans un mur, quelle que soit son épaisseur. Un ingénieux plancher artificiel a également été créé, à partir d’un plateau en lames de bois placé sur des liteaux, eux-mêmes posés sur un cailloutis destiné à niveler le sol de la grotte, recouvert d’une couche drainante formée par des éboulis récupérés à proximité.

Après avoir déposé ses affaires, allumé le poêle et pris place sur un banc, le randonneur ou la randonneuse se laissera envelopper par la chaleur des lieux. À voir la fenêtre à croisillons donnant sur l’extérieur, on en oublie- rait presque que l’on est dans une grotte.

LA FAÇADE, UN VISAGE À PART ENTIÈRE

De l’extérieur, la part de l’homme dans l’architecture de l’abrume se résume à ce lambeau de façade. Il est sa seule enveloppe artificielle, son unique délimitation entre l’espace protégé et le reste du monde. Il cloisonne, ceinture, assure la fonction de barrière protectrice entre l’extérieur et l’intérieur. Il apporte la lumière naturelle, par une grande fenêtre rectangulaire à hauteur d’homme ou de femme, et une petite percée vitrée placée plus haut. En l’absence de toiture, il est également chargé d’évacuer la fumée du poêle. Redressé à l’aide d’un coude, le long tuyau qui le traverse en biais la recrache un mètre plus haut. Ce lambeau de façade est l’unique visage de l’Antre tourné vers l’extérieur. Avec son bardage en mélèze, son soubassement minéral, sa porte et ses volets massifs, et sa fenêtre à croisillons, il reprend certaines caractéristiques du chalet d’alpage.

Vue de l’intérieur, la façade d’entrée maintenue par une ossature bois a des allures de porte cochère. Rien n’est laissé pour compte. Tous les interstices et les creux de la structure sont mis à profit pour servir d’étagères, garnies d’un vieux fait-tout, de jeux de cartes, d’allumettes, de vais- selle, du traditionnel livre d’or... Le pourtour de cette enveloppe est colmaté pour éviter au maximum les courants d’air. Des faisceaux lumineux, émanant des fentes et des percées, magnifient la pièce.

L’humain a sublimé le paysage. Il a architecturé un accident naturel pour se protéger du froid, se réunir autour d’un foyer, explorer l’ailleurs, s’isoler et, surtout, se réensauvager. À la question de savoir si cette façade constitue à elle seule une architecture, la réponse est oui...

L’Antre — illustration 2
L’Antre — illustration 3
L’Antre — illustration 4