La Chimère
Longueur/largeur int : 396/365 cm
Hauteur int max : 373 cm
Hauteur int min : 273 cm
Altitude : 1 310 m
Surface : 14,4 m2
Matériaux utilisés : pierre, bois et genêts
Techniques de construction remarquables : pierre sèche et toit de chaume
La Chimère est un vieux jas (« gîte », en provençal) de basse montagne perdu dans la garrigue à quelques encablures du mont Ventoux. Son toit de chaume et son intérieur en bois contrastent avec les traditions architecturales locales marquées par une forte présence du minéral. Ces choix témoignent de la singularité d’un chantier né d’une formidable histoire humaine.

UNE TOITURE MANIFESTE
L’épaisse couronne de genêts de la Chimère surgissant au-dessus de la végétation environnante est visible de loin. Ce toit de chaume bruni par le temps contraste avec le caractère minéral de la façade principale. La Chimère est un jas. Habituellement, ce type d’ancien abri de berger typique du sud de la France se distingue par une architecture monolithique accentuée par une toiture en encorbellement. Ici, le choix d’une autre technique de construction s’est imposé : il n’y avait pas assez de pierres pour fermer le jas, alors que les genêts étaient présents en quantité sur le site. Peu fréquentes dans ce secteur, les toitures en chaume sont en revanche communes dans les architec- tures pastorales de régions plus septentrionales, comme les Alpes et l’Auvergne.
L’encorbellement initialement prévu disposait d’un atout non négligeable : il ne nécessitait pas de charpente. Pour mettre en œuvre la technique de pose du chaume, et accueillir les bouquets de genêts, il a en revanche fallu réaliser une imposante structure en bois. Au fil du temps, ces fagots ont séché, donnant à la nouvelle coiffe de la Chimère des teintes d’herbe brûlée, se rapprochant peu à peu du gris minéral de sa base.
Avec cette toiture, c’est un choix fort qui a été fait : réinterpréter le patrimoine local avec les ressources disponibles sur place, dans une logique similaire à celle des anciens qui bâtirent cet abrume.
LA DÉCOUPE VERTICALE DE L’ESPACE
À l’intérieur, la Chimère frappe d’abord par la magnificence de sa voûte et l’immense hauteur sous toiture. Au sein de cette cathédrale de pierre se hisse un squelette de bois aux nombreuses ramifications. À première vue, il semble difficile de définir la fonction de chacune : il faut observer précisément leurs cheminements pour déceler celles qui tiennent la structure, la toiture et le mobilier. Un poêle en fonte est installé sur la droite ; son conduit perce perpendiculairement l’enveloppe de pierre. Au centre ont été placés une table en bois, une cantine métallique et un tabouret en demi-cercle, vestige de la fabrication de la voûte. Grâce à la présence d’un oculus, l’espace est baigné de lumière zénithale. Sur la gauche, il est découpé en une multitude de plateformes destinées à servir de couchage. La surface au sol étant faible, l’abrume a été conçu pour s’étendre à la verticale. Une échelle permet d’atteindre les différents sommiers de fortune, jusqu’à un maximum de 3 m environ. Tout en haut, d’autres plateformes reposent sur les épais murs de pierre, formant une sorte de dortoir sous combles. Les hôtes de cet abrume sommeillent et gravitent à différentes hauteurs autour de l’unique salle, comme sur les branches et les rameaux d’un même tronc.
LE CHANTIER COMME LIEU DE CONCEPTION
Le chantier même de la Chimère témoigne de la singularité de cette réhabilitation. Dans les projets architecturaux conventionnels, les travaux se conforment aux dessins réalisés préalablement. L’aventure a été tout autre pour la reconstruction de ce vieux jas. L’objectif initial était clair : remettre sur pied un abri de berger tel qu’il était autrefois. La pénurie de matériaux et le savoir-faire des personnes impliquées en ont décidé autrement. Le choix d’une toiture végétale pour pallier le manque de pierres n’a pas été la seule surprise. Par nature, la technique de la pierre sèche est davantage sujette à l’inconnu que les constructions en parpaing ou en brique, par exemple. L’empilement des pierres ne peut être calculé en amont. Il faut manipuler, observer chacune d’entre elles avec attention pour déterminer sa position. Ainsi, si l’aspect général reste toujours à peu près le même, dans le détail, chaque mur en pierre sèche est unique.
La réhabilitation du jas a également été une phase d’expérimentation qui a abouti à de belles évolutions. Sur la façade principale, la forme singulière d’une branche arquée posée au-dessus de la porte a donné naissance à l’unique fenêtre de l’abrume. Le linteau diffère de celui qui était prévu au départ : ne trouvant pas de pierre aux dimensions adéquates, large et fine, les bâtisseurs et bâtisseuses ont couronné la porte d’une magnifique voûte construite avec des pierres plus petites.
Le chantier du jas a reposé sur les principes suivants : donner une nouvelle vie aux ressources présentes ; transformer la matière en matériau ; faire de l’irrégularité une force. Formidable lieu d’apprentissage, il a réuni des personnes passionnées, riches de savoir-faire extraordinaires et heureuses de partager leur expertise. Il a aussi permis à des jeunes de découvrir les métiers de charpentier et de murailler.





