La Naufragée

Longueur/largeur int : 575/313 cm
Hauteur int max : 325 cm
Hauteur int min : 225 cm
Altitude : 1 469 m
Surface : 18 m2
Matériaux utilisés : acier
Techniques de construction remarquables : architecture modulaire et réutilisation

La Naufragée est un vieux conteneur aux faux airs de machine sortie tout droit d’une aventure de Jules Verne. Près d’un arbre égaré, elle observe depuis la partie haute de la vallée une majestueuse chaîne de montagnes. Seule sur son alpage, elle accueille celles et ceux qui viennent se perdre dans les géographies en apparence hostiles qui bordent les cimes.

La Naufragée — illustration 1

ARCHITECTURE ET NATURE : UNE DICHOTOMIE

Le site de la Naufragée est spectaculaire. À la sortie d’une forêt, il domine un vaste pâturage qui se déploie jusqu’au fond de la vallée. Son exposition pleine est place cet abrume aux premières loges du spectacle matinal, à l’heure où le soleil dépasse les cimes enneigées et perce l’horizon. Sur l’un de ses flancs, pratiquement adossé à la façade, un feuillu solitaire lui fait de l’ombre en été. Une source coule au pied de l’arbre. Son eau est récupérée dans une fontaine creusée dans un vieux tronc, comme on en voit souvent dans les régions alpines. Devant l’abri, caché sous une épaisse couche de neige, un cercle de pierre délimite l’emplacement d’un foyer extérieur.

La Naufragée a été aménagée dans un conteneur métallique régulier, tramé, industriel, incarnation du prévi- sible dans un contexte sauvage, royaume de l’accidentel. Elle se compose d’une longue coque en acier, d’environ 6 m de longueur et 3 m de hauteur, sur laquelle a été greffé à l’arrière un petit appentis destiné à stocker le bois de chauffage. Les froides façades sont divisées en bandes de 50 cm formant un motif géométrique qui accentue la dissonance avec les irrégularités du site.

Sur le flanc sud, deux fenêtres horizontales, de faible hauteur, brisent la monotonie du métal. À l’opposé, la façade nord est totalement opaque, coupée du monde. Le pignon de l’entrée est divisé en trois parties égales, chacune disposant d’une ouverture circulaire. L’une a été utilisée pour faire passer le conduit du poêle. Au-dessus, un hublot vient couronner le fronton, donnant à l’abrume des allures de vieux sous-marin échoué sur un banc de neige. La Naufragée contemple les montagnes par-delà la vallée à travers ces petites ouvertures circulaires. La porte d’entrée est placée au centre du pignon.

RÉUTILISATION ET FÉRALITÉ : UNE RÉFLEXION ÉCOLOGIQUE

La déconnexion entre la Naufragée et son contexte est évidente. Ce conteneur métallique perdu au beau milieu d’un étage subalpin n’a rien de vernaculaire. Héliporté dans les années 1980 et posé sur une dalle de béton coulée, cet abrume fait pourtant aujourd’hui partie intégrante du site.

Il est impensable de détruire ou de redescendre dans la vallée cette vieille machine. L’opération serait trop coûteuse et la reconstruction d’un abri, même avec des matériaux biosourcés, serait dénuée de sens : il faudrait un temps considérable pour compenser l’énergie dépensée pour la fabrication de ce conteneur et pour son transport. L’option de déconstruire sans remplacer ne serait pas non plus raisonnable. La Naufragée est d’utilité publique.

Bien connue dans la région et très fréquentée, comme en atteste son livre d’or, elle offre un refuge à celles et ceux qui se sont égarés dans les nuits glaciales de l’hiver. Munie d’un poêle et de quelques vivres, cette microarchitecture peut sauver des vies.

Vestige industriel, cet abrume va sûrement finir sa vie là où il se trouve, loin de la civilisation. Il incarne le phénomène de féralité commun à de nombreuses cabanes. Employée par les zoologistes et les botanistes, cette notion désigne l’état des animaux et des plantes autrefois domestiques revenus à l’état sauvage. La coque de la Naufragée subit de plein fouet les conditions climatiques difficiles imposées par sa géographie. Des coulures de rouille lui donnent une vague allure de bête au pelage zébré, marqué par des rayures brun orangé. L’accidentel a pris le dessus sur le calcul, le naturel s’est imposé sur l’industriel.

UN MOBILIER TÉMOIN D’UNE VIE EN AUTARCIE

À l’intérieur, l’abrume se compose de deux pièces en enfilade. Dans la première sont rassemblés un poêle en fonte, directement sur la droite, une table et des assises, au centre, et des rangements et une kitchenette, sur la gauche. Cette dernière partie se distingue par son ordonnancement minutieux. La paroi intérieure est ici subdivisée en trois modules. Celui au centre est percé par une double fenêtre à mi-hauteur. Les deux autres, de part et d’autre, aveugles, accueillent des meubles de rangement fixés au mur. Des casseroles, des poêles à frire et d’autres usten- siles de cuisine sont suspendus d’un côté. De l’autre, des étagères sont garnies de condiments, de conserves et de vaisselle. Un meuble occupe la partie basse sur presque toute la longueur, à l’exception d’un recoin où est stocké du petit bois. Chaque élément trouve sa place dans cette fourmilière des usages.

Une armée de lits superposés peuple la seconde pièce, dont la fonction est claire : les visiteurs et visiteuses y installent leur matériel de couchage et ne s’y rendent que pour dormir. Les passages sont réduits à 50 cm entre les lits. Il n’y a qu’une seule échelle amovible. Certains sommiers sont accrochés directement à l’enveloppe de l’abrume ,à l'aide de chaînes métalliques. Le mobilier remplit l’espace sans que rien ne soit laissé au hasard.

La Naufragée possède une identité architecturale singulière. Son enveloppe n’est ni isolée, ni même recou- verte. Sa coque d’acier grisâtre rappelle les conteneurs d’import-export. Le motif du hublot, présent sur le pignon de l’entrée, se retrouve sur le pignon opposé, ainsi que sur la porte de séparation entre les deux pièces. Il se dégage de l’ensemble une ambiance industrielle, renforcée par la présence du mobilier accroché. Comme dans un sous- marin, l’espace est réduit au maximum, rationalisé pour un rapport optimal entre humain, usages et espace.

Cet abrume est une invitation à la vie en autarcie. Idéalement situé, à proximité d’une source et de bois mort en abondance, il répond à la soif de solitude et de retour à l’état sauvage de l’Homme civilisé, meurtri par l’ennui, la lassitude du monde d’aujourd’hui, la mélancolie d’un temps révolu. Au sein de cette cabane, nous réduisons nos besoins au strict minimum, redécouvrons les nombreuses tâches à effectuer pour notre survie et finissons comme son habi- tacle qui tourne ses yeux ronds vers la chaîne de montagnes : obnubilés par les géants rocheux qui nous entourent.

La Naufragée — illustration 2
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